L’affaire commence le 9 octobre 2024 : la cuisinière et un orpailleur d’un site illégal portent plainte à la gendarmerie de Saint Laurent du Maroni. Ils prétendent avoir vu six militaires arriver, le matin du 3 octobre, sur leur base vie entre les criques Serpent et Sparouine. Selon leurs témoignages rapportés à l’audience, les soldats fouillent les carbets et menacent de tout brûler, si on ne leur remet pas 50 grammes d’or… Ils auraient aussi demandé à la femme de se déshabiller pour voir si elle n’en cachait pas de l’or sur elle.
Un vol de 43 grammes d’or, selon les clandestins
Alertés par les cris de la cuisinière, qui affirme avoir eu peur ce jour-là, deux orpailleurs clandestins – dont le plaignant, sortent de la forêt, où ils s’étaient dissimulés à l’approche des militaires, mais assez près pour voir ce qui se passait. Une négociation se serait alors engagée pour la remise d’une quantité d’or en échange du départ des militaires sans qu’ils brûlent le camp. Toujours selon les plaignants, ils mangent sur site, puis repartent avec 30 grammes d’or.
Le lendemain, le 4 octobre, trois autres soldats de la même patrouille, qui étaient restés au bivouac la veille, viennent à leur tour sur le site et repartent avec 13 grammes d’or. Durant les deux jours, plusieurs objets auraient été pris sur la base vie : deux téléphones portables, deux tondeuses à cheveux, une lampe torche, un projecteur, une balance pour l’or, un sac à dos, un hamac avec moustiquaire…
L’enquête préliminaire menée par la gendarmerie sous l’égide du parquet identifie neuf suspects, affectés à la 1ère compagnie du 9ème Régiment Etranger d’Infanterie de Marine (RIMA). Huit ont été jugés ce lundi, le procès d’un neuvième a été renvoyé au 28 septembre, son avocate étant indisponible pour « raisons médicales ».
Une mission de reconnaissance qui aurait dérapé
Au cours des gardes à vue en novembre 2024, une partie des militaires concernés confirme certains points évoqués par les plaignants. La mission de reconnaissance, chargée de collecter des renseignements, aurait dérapé.
Ce lundi, les huit prévenus, tous domiciliés en France hexagonale, ont été interrogés en visioconférence par la chambre militaire du Tribunal Judiciaire de Cayenne, sur le site du Larivot. Il a fallu plus de deux heures pour mettre en place le dispositif, visiblement pas testé en amont, reportant d’autant le début de l’audience.
Six des huit prévenus ont été radiés de l’armée. On compte parmi eux un Guyanais, un Calédonien et un Mahorais. La plupart ont clamé leur innocence, disant s’en être tenu à « la consigne : collecter du renseignement sans être vus », puis une fois aperçus par les clandestins, prendre des photos sur site, discuter avec eux pour en savoir plus sur leur activité.
Deux ex-militaires ont reconnu certains faits – notamment la remise d’or par les clandestins pour l’un. Un autre a évoqué la remise par un frère d’armes de quelques grammes de métal précieux quelques jours après la mission, qu’il a accepté « comme un souvenir ».
« Tout le monde le fait »
Par ailleurs, un ex-caporal-chef a rapporté la fréquence de ce type de pratiques lors des missions de lutte contre l’orpaillage illégal. Le 3 octobre, il dit avoir pris sur le site « une lampe carrée et une tondeuse ». « Ça a toujours été comme ça », ajoute-t-il. « Pour ma première mission en, forêt, j’ai été choqué : je voyais qu’ils prenaient tout… Tout le monde le fait, à un moment donné, on ne réfléchit plus », poursuit l’ex-militaire. « Je pense que la plupart des chefs sont au courant, mais ils ferment les yeux », conclut-il.
La représentante du parquet a fustigé ces comportements qui « ternissent l’image des Forces Armées de Guyane et de l’immense majorité des militaires qui respectent le règlement en forêt ». La substitute de la procureure de la république a requis une peine de trois de prison dont deux avec sursis contre les quatre plus haut gradés de la patrouille, trois caporaux-chefs et un sergent, qui ont permis ces dérives, selon la magistrate.
18 mois de prison dont la moitié avec sursis ont été requis contre trois autres, décrits comme des « suiveurs », et six mois avec sursis contre un dernier qui a été tenu à l’écart pendant une bonne partie de l’action.
Pour la défense, « les déclarations des plaignants sont sujettes à caution »
Les avocats de la défense ont presque tous plaidé la relaxe, insistant sur les failles de l’enquête et l’absence d’éléments probants contre leurs clients. « Le dossier aujourd’hui ne repose que sur les déclarations des deux plaignants et sur rien d’autre, et ces déclarations sont sujettes à caution comme j’en ai parlé dans ma plaidoirie », a confié à Guyane la 1ère à l’issue de l’audience Maitre Camille Radot, avocat au barreau de Paris, qui défendait trois prévenus.
« Il y a un militaire qui a reconnu une partie des faits : donc de l’or a été volé, ça c’est évident, c’est cela qui a pu motiver le dépôt de plainte », ajoute-t-il, mais « mes trois clients ne sont jamais désignés par les deux plaignants comme ayant extorqué quoi que ce soit », conclut Maitre Radot.
Une exception de nullité a été soulevée par cet avocat pour invalider la procédure, au sujet du délai et de la forme de l’avis du ministère de la défense nécessaire dans ce type de faits militaires.
Le jugement sera rendu public le 12 mai par le Tribunal Judiciaire de Cayenne.
Par Laurent Marot
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