Newsletter de la Nouvelle-Calédonie
Tous les jours, recevez l'actualité de la Nouvelle-Calédonie dans votre boîte mail

"De la fracture du 13-Mai, il restera toujours une fêlure", estime l'historien et auteur Louis-José Barbançon

Comment construire ou reconstruire un destin commun, après les violences qui ont éclaté le 13 mai 2024 et leurs conséquences en cascade sur la société calédonienne ? La question a été abordée lors d'une rencontre à Koné avec les auteurs du livre "À la recherche du nous". Dont l'historien Louis-José Barbançon, invité du journal télévisé vendredi 6 juin.

Par  Nadine Goapana Nathan Poaouteta Françoise Tromeur

Louis-José Barbançon invité du journal télévisé le 6 juin 2025. · ©NC la 1ère
Louis-José Barbançon invité du journal télévisé le 6 juin 2025. · ©NC la 1ère

Fin 2022, Louis-José Barbançon publiait À la recherche du nous. Un livre intimiste ouvrant le débat sur l'identité calédonienne, avec le journaliste aujourd'hui retraité Walles Kotra. Deux ans et demi après, jeudi 5 juin 2025, tous deux ont échangé avec le public autour de cet ouvrage, à l'université de Koné. Une soixantaine de personnes a fait le déplacement.

Le thème abordé prend une résonance encore plus forte, après le choc du 13-Mai. Écoutez ce qu'en dit Walles Kotra au micro de Nathan Poaouteta. 

Vendredi 6 juin, Louis-José Barbançon était invité du journal télévisé pour aller plus loin. Celui qui se présente comme un "Océanien d'origine européenne" était interrogé par Nadine Goapana.

NC la 1ère : Comment s’est passée cette rencontre sur le campus de Koné ? Louis-José Barbançon : En ce moment, le pays a besoin d’agora. L’université de Baco nous a donné la possibilité de nous exprimer, et les échanges ont été fructueux.

Comment rechercher le "nous" sans pour autant détruire le "je", les individualités, les communautés ?L-J B.: C’est vrai que l’émergence du "nous" ne doit pas détruire les "je". On ne peut pas raser les communautés, leur histoire, etc. Mais le "nous" calédonien existe depuis la première rencontre, et il s’est poursuivi dans les relations que l’on peut avoir. Que ce soit des relations de guerre ou des relations d’amour, de mariage… Le "nous", c’est d’abord une histoire commune. Et tout ce que les artistes expriment. 

« Ce sont les artistes qui expriment le mieux le “nous”. »

Louis-José Barbançon, co-auteur du livre "À la recherche du nous"

Les taperas, les chants de tempérance kanak, viennent de la religion protestante. Il y a un "nous" dans les chorégraphies de Sthan Kabar-Louët ou de Richard Digoué. C’est pareil en ce qui concerne de grands auteurs comme Mariotti ou Baudoux. Même si on peut penser que c’est de la littérature coloniale, c’est leur fascination pour le monde kanak qui fait qu’ils ont écrit. Tonton Marcel [dans la BD La Brousse en folie de Bernard Berger] ne peut pas exister sans le personnage kanak et le personnage vietnamien.

Mais il y a un avant et un après “13-Mai”. Comment construire ce “nous”, désormais ? L-J B.: On peut définir le “nous” par son contraire : c’est “l’huile et l’eau ne se mélangent pas” [citation de la présidente de la province Sud le 14 juillet 2024]. Les choses vont être extrêmement difficiles après le 13-Mai, parce qu’il a créé une fracture. Une faille dans laquelle s’est engouffré un torrent qui charrie du ressentiment, de la méfiance, du racisme, de la colère. Ça va être très difficile de vivre avec cette faille parce que trop de gens se sont sentis trahis. Le choix de la société calédonienne est de faire en sorte de réduire cette fracture. Mais on sera obligé de vivre avec. De cette fracture, il restera toujours une fêlure.

Vous avez une belle image pour évoquer cette fracture qu’il faudra restaurer…L-J B.: C’est l’art japonais du kintsugi, la fracture devient l’œuvre d’art. Avec de la laque, de la poudre d'or, on arrange l’objet et il a une nouvelle vie. Le magistrat Fote Trolue disait toujours que ce pays est un “pays phœnix”. C’est maintenant qu'il faut le prouver. 

À travers quelles actions ? L-J B.: D'abord, il faut s'appuyer sur toutes les actions de solidarité vues pendant la période qui a suivi le 13-Mai. Ce qu'il s'est passé au Médipôle, quand les soignants ont continué à soigner même ceux qui arrivaient brûlés par les cocktails Molotov qu'ils avaient fabriqués. Quand les enseignants ont continué à enseigner même quand ils ont reconnu sur les vidéos des élèves qui étaient sur les barrages, parce qu'arrêter d'enseigner aurait été pire. La Fonction publique, tellement décriée, a joué le rôle de colonne vertébrale, de chaîne centrale, qui a maintenu une cohésion en Nouvelle-Calédonie.

Cette cohésion populaire, cette solidarité, ce vivre-ensemble qui perdure, ne sont pas invités aux discussions politiques… Comment traduire le destin commun ?L-J B.: Il sera forcément invité dans un deuxième temps. Il y a ceux qui sont responsables des exactions. Mais il y a aussi ceux qui sont responsables des causes des exactions. On ne peut pas penser qu'on a tout fait bien. Le principal travail des politiques ici, c'est d'assurer la paix. C'est à l'ombre de cette paix qu'il y a un développement économique. Mais il y a des choses qu'ils n'ont pas su faire, sur lesquelles notre génération a échoué parce que si elle n'avait pas échoué, il n'y aurait pas eu le 13-Mai. Il y a des laissés-pour-compte.  

Par  Nadine Goapana Nathan Poaouteta Françoise Tromeur

Mots clés de l'article
Derniers articles