"Regardez bien ces visages", suggère Karfa Diallo, fondateur de l’association Mémoires et Partages, à une quinzaine de personnes figées devant une façade bordelaise du 18ème siècle. Sous un ciel lourd, dimanche 5 avril 2026, ces visiteurs, toutes générations confondues, découvrent une autre histoire de Bordeaux. "Ce sont des mascarons créoles, des visages d’Africains sculptés dans la pierre". Autant de détails architecturaux qui témoignent encore aujourd'hui de l’origine sombre de la richesse de la ville. "Quand on construisait son hôtel particulier, il fallait l’orner d'un mascaron créole, symbole de sa puissance et de la domination des Bordelais sur l'Afrique, sur les Antilles", poursuit Karfa Diallo.
Depuis 14 ans, le militant arpente les rues de sa ville d’adoption, pour des visites guidées du "Bordeaux colonial". De la rue Gradis, nommée en l’honneur d’un négociant et armateur négrier, jusqu’au CAPC, le musée d’art contemporain installé dans un ancien grenier à sucre, de nombreux lieux racontent ainsi l’histoire longtemps passée sous silence de la cité du vin.
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Une vraie révélation pour Besma. Cette jeune visiteuse, ayant appris par hasard l'existence de ces visites, est curieuse de découvrir d'où Bordeaux tire une partie de sa beauté.
« Tristement, l’un n’irait pas sans l’autre. Aujourd'hui, si on a une si belle diversité en France, c'est aussi parce que il y a eu des choses horribles qui se sont passées. Et je pense que le savoir, ça permet d'apaiser aussi les choses. »
Besma, visiteuse du Bordeaux colonial
Un constat que partage Karfa Diallo : "On sent vraiment que des gens ont besoin de connaître cette histoire-là, de voir les traces de cette histoire dans leur ville, de savoir où ils marchent à Bordeaux. On répond à un besoin social".
Ombres et lumières du Musée d’Aquitaine
C’est aussi pour tenter de satisfaire la forte demande citoyenne que le Musée d’Aquitaine a inauguré en 2009 plusieurs salles dédiées à l’histoire de l’esclavage. Quelques années plus tôt, lors de l’exposition "Regards sur les Antilles", rappelle Christine Chivallon, directrice de recherche au CNRS, "certains conservateurs du musée, très engagés, ont, pratiquement dans l’ombre, crée une petite salle sur le thème "Bordeaux, port négrier". C’est de cette initiative "que sont nées les salles du 18ème siècle" détaille l’anthropologue pour qui, malgré ces évolutions, "tout n’est pas parfait".
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Le langage utilisé dans les salles du musée peut en effet interroger. Le choix des mots peut même choquer. C’est le sentiment qui se dégage devant l’installation immersive "Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage" où les visiteurs sont invités à "respirer" les odeurs de "chocolat", "air marin" ou de "mélasse"…
« Il y a effectivement une certaine ambiguïté dans le discours et dans le récit muséographique de l'histoire de l'esclavage à Bordeaux. On a l'impression que cette histoire est un détail dans l'histoire bordelaise »
Karfa Diallo, fondateur de l'association bordelaise Mémoires et Partages
Si la création des salles du Musée d’Aquitaine a bien répondu à une demande formulée par les associations comme Mémoires et Partages, ces dernières n’ont pas été "pleinement associées" déplore le guide.
De son côté, Christine Chivallon va plus loin et juge même le "langage muséographique complètement inadapté", dans l'impossibilité de retranscrire ce que fût l’expérience de l’esclavage. "Comment fait-on avec un langage muséographique qui est toujours axé sur le récit national ?", interroge l’anthropologue. Elle propose de s'affranchir de ces codes et lance l'idée de créer un "anti-musée", dont la forme reste à inventer.
Maison des esclavages et jardin mémoriel
En attendant, pour réparer l’esclavage à hauteur de la ville et de celles et ceux qui l’occupent, l’association Mémoires et Partages propose un projet ambitieux : la création d’une Maison des esclavages. Ce lieu de recherche et de création doit être installé au bord de la Garonne, fleuve d'où sont partis des milliers d'Africains déportés. "Il est temps maintenant d'avoir un projet social urbain qui permette d'approfondir la connaissance de cette question pour corriger les inégalités existantes et surtout transmettre une culture de la vigilance, une culture de la résistance contre les formes d'exploitation contemporaines", lance Karfa Diallo, depuis la place des Quinconces, aboutissement de sa visite guidée.
À Paris, c’est près d’un autre lieu emblématique, la Tour Eiffel, que le Mémorial national dédié aux victimes de l’esclavage devrait enfin être inauguré au printemps 2027. Ce projet inédit prendra la forme d’un jardin mémoriel installé au Trocadéro. Là, les visiteurs pourront découvrir les noms de plus de 215 000 femmes, hommes et enfants affranchis en 1848. Un lieu de recueillement tourné vers la vie.
Par Hodane Hagi Ali
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