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[RÉVOLTES D'ESCLAVES 5/6] Guyane : des coups de fouet à la liberté, la fuite des marrons dans la forêt amazonienne

Pour marquer le mois des mémoires de l'abolition de l'esclavage, Outre-mer la 1ère vous propose une série d'articles racontant les grandes révoltes d'esclaves qui ont marqué les anciennes colonies françaises. Dans ce cinquième épisode, nous vous racontons comment les captifs de Guyane ont fui et se sont organisées en communautés autarciques.

Par  Quentin Menu

"Trois nègres marrons à Surinam", un dessin de Théodore Bray créé en 1860. · ©Théodore Bray / Collection du Musée d'Aquitaine (Bordeaux)
"Trois nègres marrons à Surinam", un dessin de Théodore Bray créé en 1860. · ©Théodore Bray / Collection du Musée d'Aquitaine (Bordeaux)

Dans les colonies françaises, les exemples de résistances d'esclaves par les armes ne manquent pas. Certaines ont été fructueuses, comme à Saint-Domingue, devenue Haïti, la première République noire, en 1804. D'autres l'ont été un peu moins, comme en Martinique ou à La Réunion, où les révoltes ont été matées par les maîtres et les autorités coloniales. Ailleurs, les esclaves n'ont pas toujours eu besoin d'aller à l'affrontement pour réclamer leur liberté. La résistance passait par la fuite. C'est ce qu'on a appelé le marronnage.

Tous les territoires ont connu du marronnage. Mais la Guyane, par sa géographie particulière, est la colonie française qui a connu le plus de fuites d'esclaves. "Ce phénomène de désertion est lié aux conditions de vie des esclavisés, au traitement qu'ils subissaient. Un des moyens d'échapper à ces conditions, c'était de fuir, de s'échapper", raconte Jean Moomou, professeur d'histoire à l'Université de Guyane et auteur de l'ouvrage Les marrons Boni de Guyane. Luttes et survie en logique coloniale (1712-1880) (Ibis rouge, 2013).

Petits et grands marrons

Les historiens distinguent deux sortes de marronnages : le "petit" et le "grand" marronnage. Le premier cas représentait surtout des fuites isolées, spontanées, mais qui, généralement, ne duraient pas longtemps. "Par exemple, quand il a fallu mettre en valeur les terres basses de l'Approuague et qu'il n'y avait pas suffisamment d'esclaves, on louait des esclaves pour faire des travaux. Souvent, c'étaient des travaux harassants, et les esclaves fuyaient à ce moment-là", raconte Sarah Ebion, secrétaire de l'association des professeurs d'histoire géographie de Guyane. Un maître brutal était aussi un motif de départ immédiat.

Mais le marronnage était loin d'être simple. En cavale, les esclaves fuient dans l'immense forêt amazonienne, seuls ou en petits groupes. Une fois "libres", il faut survivre. Trouver à manger, à boire. S'abriter. Se protéger. Les conditions de vie étaient difficiles. Beaucoup faisaient le choix de revenir auprès de leurs maîtres.

Dans le cas du grand marronnage, c'était différent. "Ça s'organisait souvent autour d'une personnalité qui arrivait à convaincre quelques-uns de partir", dit l'enseignante guyanaise. Cette grande fuite pouvait durer plusieurs mois. Voire des années. De vraies petites communautés se créaient. "Les marrons vivaient à l'intérieur de la forêt avec une agriculture de subsistance. Il y avait une organisation, un chef…", liste Jean Moomou.

Le témoignage de Louis

En 1954, l'archiviste Sylvie Mirot a retrouvé dans les fins fonds des Archives nationales un document inédit racontant la vie de ces marrons fugitifs. Il s'agit du procès-verbal de l'interrogatoire d'un jeune esclave appelé Nègre Louis, âgé de 15 ans. Pendant plusieurs mois, il a été un marron de la Montagne de Plomb, le plus grand et le plus long campement de marronnage recensé par les historiens (il a duré de 1742 et 1767), situé entre Sinnamary, Saint-Elie et Tonnégrande, dans le nord de la Guyane. 

Vue aérienne de Montsinéry-Tonnégrande, en Guyane. · ©BRUSINI AURELIEN / HEMIS.FR VIA AFP
Vue aérienne de Montsinéry-Tonnégrande, en Guyane. · ©BRUSINI AURELIEN / HEMIS.FR VIA AFP

Dans ce texte, on comprend que Louis a quitté son habitation à bord d'un canot de pêche avec son père, Rémy, après que celui-ci ait reçu des coups de fouet. Pendant plusieurs jours, ils s'enfoncent, avec une poignée d'autres esclaves, dans la jungle guyanaise. Avant de tomber sur le "Quartier général", nom donné au camp de la Montagne de Plomb.

Lors de son audition, Louis liste le nom des 72 marrons formant cette petite communauté secrète. Il y a André, le chef. Il y a aussi Philippe, Copéna, Etienne, Bayou, Augustin, Léveillé. Il y a aussi des femmes : Marie-Anne, Roze, Jacqueline, Geneviève, Claire... Ils sont armés, vivent de la chasse, de la pêche, de l'agriculture. 

Mais ces nouveaux libres vivent sous la menace des maîtres et des autorités coloniales, qui font tout pour retrouver leurs esclaves. "Il y a une relation entre capitalisme et esclavage, rappelle l'historien Jean Moomou. L'esclavisé qui marronnait, c'était une perte pour le planteur. Donc, il fallait mobiliser des moyens pour le récupérer." Des annonces détaillant les caractéristiques physiques des évadés étaient diffusées. Des milices partaient à la chasse aux marrons dans les confins de la forêt.

Les marrons de la liberté

Le risque était d'autant plus grand que les marrons s'aventuraient rarement loin dans la jungle. Car un des moyens de survivre était de piller les habitations. Les camps d'anciens esclaves n'étaient donc jamais très loin des plantations. 

« Dans l'interrogatoire du Nègre Louis, il explique bien qu'il y a une régularité des changements de campement pour éviter justement qu'ils ne soient repérés. »

Sarah Ebion, secrétaire de l'association des professeurs d'histoire-géographie de Guyane

Dans leurs communautés, les marrons vivent donc sur le qui-vive. Le jeune Louis raconte : "[Les marrons] se tena[ient] toujours sur leurs gardes, de sorte que lorsqu'il tomb[a]it quelqu'arbre à terre, ils s'imagin[a]ient entendre des coups de fusils et ét[a]ient toujours prêts à se sauver dans les bois du côté du soleil couchant".

Lui n'aura pas de chance : il est capturé en octobre 1748, après "dix-huit lunes" passées dans la Montagne de Plomb (sans qu'il soit très clair si les lunes correspondent à des jours ou à des mois, ni comment le jeune homme a été rattrapé).

La Montagne de Plomb perdurera pendant plus de vingt-cinq ans, sans que ses membres y restent très longtemps, comme c'est le cas de Louis, ou encore du couple Claire et Copéna, devenu un symbole de la lutte contre l'esclavage en Guyane. Une statue en hommage aux marrons de Guyane a été inaugurée en 2008, à Rémire-Montjoly.

La statue des Marrons de la Liberté inaugurée le 10 juin 2008, située au giratoire Adélaïde Tablon à Rémire-Montjoly · ©CL
La statue des Marrons de la Liberté inaugurée le 10 juin 2008, située au giratoire Adélaïde Tablon à Rémire-Montjoly · ©CL

Une fois re-capturés, les esclavisés étaient châtiés selon les modalités prévues par le Code noir. Pour les petits marronnages, les fugitifs étaient généralement punis de coups de fouet. Pour les grands marrons, c'était en revanche la peine de mort. Grand multirécidiviste, Copéna a par exemple subi le supplice de la roue et a été roué de coups sur la place publique à Cayenne. Sa compagne, Claire, a été pendue sous les yeux de ses enfants. Pour l'exemple.

RÉVOLTES D'ESCLAVES

Par  Quentin Menu

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